Fake attention et autorité numérique : De qui portez-vous les lunettes ? | Jean-Marc Goachet | Les Mardis du Luxembourg #09

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Fake attention et autorité numérique : De qui portez-vous les lunettes ? | Jean-Marc Goachet | Les Mardis du Luxembourg #09

Le plus incroyable dans les Fake news, c’est leur rapidité de diffusion et le nombre impressionnant de personnes affectées. Il s’accompagne, dés lors un sentiment d’impuissance au vu de l’ampleur du mouvement  de cette désinformation qui a changé radicalement de concept depuis l’avènement d’internet. Une impuissance d’autant plus inquiétante que « hoax », « intox » et autres formes de Fake news mettent en danger nos démocraties. L’excursion que je vous propose explore les rouages du système pour tenter de comprendre les mécanismes à l’œuvre et les intérêts qui motivent de tels stratagèmes. Je terminerai par quelques pistes en vue de « sauver » notre liberté de penser.

 

L’économie de l’attention

Système dédié, au départ, d’un partage de la connaissance, l’Internet s’est rapidement vu détourner par des intérêts plus pécuniaires. Google a été le premier à emprunter  cette voie, en proposant gratuitement son moteur de recherche, si dépouillé qu’il semblait impensable qu’une telle société puisse, en cachette, se bâtir par ses algorithmes  un empire par la collecte de nos données au travers des recherches et consultations des utilisateurs. En cataloguant le web de façon dynamique, Google s’est rendu incontournable. Devenu La porte d’entrée du savoir en ligne et de tout ce qui s’y trouve, ce mastodonte est aujourd’hui en mesure de monnayer, auprès des autres entreprises l’accès à des internautes devenus non pas des clients, mais des produits. Rapidement, avec cette capacité naissante de « pister » la navigation des consommateurs en ligne, les annonceurs ont compris qu’il était plus pertinent d’afficher du contenu en ligne plutôt que d’avoir recours aux prospectus et autres 4X3 touchant « monsieur tout le monde » sans ciblage particulier. Et les acteurs se sont multipliés, avec l’arrivée des réseaux sociaux. L’enjeu numéro 1, sous couvert de faciliter les relations sociales, étant surtout de capter et de retenir  au maximum l’attention des socionautes, autrement dit, leur temps de cerveau disponible. Désormais, plus l’internaute sera rivé à son écran, plus celle-ci pourra vendre aux annonceurs un « temps d’exposition » assuré. Bienvenue dans l’économie de l’attention, celle-là même qui a bouleversé celle de l’information. Ce qui compte, c’est donc l’attention des internautes devenus des clients potentiels.

 

La fake attention et l’automatisation

Qui dit attention, dit attentif, n’est-ce pas ? En fait, pas si sûr. Rappelez-vous de la période appelée taylorisme qui a engendrée les chaînes de montage entièrement développées sur le principe de l’automatisme. À force de solliciter l’attention des ouvriers sur quelques gestes uniques et répétitifs, ceux-ci finissaient pas se lasser et ne plus être attentifs. C’est ce que Simone Weil a appelé « l’attention paradoxale » (revue Kephas). La focalisation de l’attention sur un point, un mécanisme de répétition s’installe pour devenir un automatisme et l’attention n’est plus attentive du tout. C’est ce processus d’automatisme que s’évertuent à développer aujourd’hui les géants du web. Une fois capter votre attention, ils la détournent, bien installés que nous sommes dans des mécanismes répétitifs. Je « like », je publie, je partage, je re-like et ainsi de suite… des actes extrêmement simples ne demandant pas beaucoup de réflexion que l’on finit par opérer de façon réflexe. A l’instar du chien de Pavlov, vous êtes mentionné dans une photo, vous likez. Facebook l’a du reste bien compris. C’est le réflexe pavlovien qui les a amenés à proposer la fameuse fonction « Like » sur leur plateforme, après avoir constaté que l’apparition d’un « like », suite au partage d’une news engendrait la libération de dopamine dans le cerveau de celui qui est mentionné. En en redemandant en permanence, Facebook a généralisé le « Like », producteur de dopamine et de plaisir qui développe un phénomène d’addiction chez plus de 2 milliards d’individus. Ni plus ni moins qu’un quart de la population mondiale ! Un quart de la population mondiale hypnotisé, qui ne distingue qu’à peine les Fake news partagées par une partie de leurs « amis » qui n’auront eux-mêmes sans doute pas pris le temps de lire ces messages jusqu’au bout. Avec la généralisation de l’usage des réseaux sociaux, nous nous sommes retrouvés dans un système en circuit fermé, aux mécanismes pernicieux ayant pour unique fonction d’endormir l’attention en installant des automatismes régulant nos actions sur le web. Les Fake news doivent ainsi leur succès à notre Fake attention et à notre robotisation rampante

 

L’autorité algorithmique 

Comme si cela ne suffisait pas à nous endormir, les GAFA multiplient les stratagèmes pour enfermer les internautes dans leurs croyances. Sociétés technologiques avant tout, ils recrutent parmi les meilleurs mathématiciens, statisticiens, informaticiens… . De vraies machines à « cracher » du code et à développer des algorithmes aux pouvoirs démoniaques, à commencer par ceux qui vous proposent des contenus en lien direct avec vos centres d’intérêts. Ainsi, au fur et à mesure de vos surfs, vous finissez par ne lire que des informations renforçant vos croyances et opinions. Le biais de déformation (biais cognitif) agissant, vous finissez par ne plus être réceptif à des informations autres que celles en lesquelles vous croyez déjà. Les conséquences directes, conspirationnistes en tout genre et lobbies aux « pattes bien graissées » ravivent sur le web théories du complot et font courir les Fake news qui divisent. 

Une étude, menée par le laboratoire de Sciences Computationnelles à l’école IMT des hautes études de Lucques en Italie, a démontré ces mécanismes. Les analyses montrent que le biais cognitif dit de confirmation joue un rôle majeur : les internautes forment des groupes solidaires qui auto-entretiennent leurs opinions et préjugés. Il apparaît aussi que les tenants des thèses conspirationnistes sont réfractaires à la démystification. Autrement dit, toute campagne de contre-information ne fait que renforcer leurs croyances.

 

Mais alors, de qui porte-t-on les lunettes?

Nous n’allons plus vers la société digitale. Nous sommes dans la société digitale. Il suffit d’observer notre voisin dans les transports en commun ou la « mamie » qui attend son passage en caisse dans un supermarché : leurs yeux sont rivés sur leur smartphone et ce n’est que le début. L’IoT va rendre notre environnement encore plus connecté. De votre réfrigérateur au compteur d’eau en passant par le pyjama connecté, plus rien n’échappera à l’analyse des datas captées par ses dispositifs. Certes, tout ceci vise à optimiser notre consommation d’énergie, notre sommeil ou notre niveau de vigilance au volant de notre voiture mais à quel prix ? Celui de notre intimité ? Certainement, mais pas seulement. En effet, il ne faut pas perdre de vue que ces données sont relevées selon certains paramètres et uniquement selon ceux-ci. Les données captées ne répondent donc qu’à une réalité conçue et modelée selon nos attentes. Petit à petit, nos préoccupations ne se focalisent plus que sur certaines datas ordonnées selon des règles établies par des ingénieurs. Le podomètre que vous portez à votre poignet vous alerte sur votre rythme cardiaque ou la qualité de votre foulée mais pour le reste, êtes-vous aussi attentif ? L’interactivité promise par les objets connectés ne nous détourne-t-elle pas de la réalité ? La réalité proposée ne finit-elle donc pas tout simplement, voire « bêtement » celle de ceux qui nous vendent ces objets. Leur objectif serait au final de nous vendre de nouveaux services et de nous renfermer une nouvelle fois dans leur système ? On revient sur l’économie de l’attention qui vise à capter chaque instant de notre vie et à la transformer en offre de biens et de services. Capter n’aura jamais aussi bien répondu à sa définition. 

Notre réalité devient celle délivrée par les objets connectés. Aviez-vous eu l’occasion de porter des Google glass? Elles vous proposaient des informations pré-sélectionnées offrant une surcouche informationnelle plutôt orientée, tout comme les applications qui vous proposent d’enrichir de façon augmentée un ancien champ de bataille en vous faisant revivre celle-ci de façon virtuelle. Mais quelle vérité nous propose-t-on ? De qui portez-vous les lunettes ? Etes-vous encore maître de votre expérience ? N’êtes-vous pas en train de vivre une expérience biaisée, simplifiée ou atrophiée ? de quelqu’un d’autre ?

 

Une question se pose alors : À qui profite le crime?

Force est de constater que cet assoupissement de l’attention de la majorité silencieuse du web n’est pas passé inaperçue aux yeux de tout le monde. À commencer par les services secrets des États. Il suffit d’observer l’ingérence russe sur le Brexit ou les élections américaines. La ferme à Trolls de l’Internet Research Agency basée à Saint-Pétersbourg a alimenté des milliers de faux comptes sur Facebook et Twitter pour tenter d’influencer l’opinion publique américaine. Selon le Wall Street Journal, 150 millions d’utilisateurs ont été confrontés à pas moins de 120 000 messages. Immigrations, port d’armes, tensions raciales. Les agents du Kremlin se sont positionnés sur des sujets suffisamment clivant pour prendre une place dans le débat national pour faire passer des idées politiques, en particulier. Pour ne pas éveiller les soupçons, les faux comptes étaient créés afin de laisser croire qu’ils étaient d’origine américaine. De quoi polariser certains débats et faire basculer l’élection dans le camp souhaité. Une posture qui amène à réfléchir sur l’autorité de l’État. Pas étonnant qu’en ce début 2018 le président Emmanuel Macron demande une loi permettant de dénoncer les Fake News et leur source en période électorale.

Dans un autre registre, mais tout aussi dangereux pour la démocratie, les conspirationnistes contaminent plus vite les esprits qu’auparavant. Grands spécialistes de la désinformation, les théoriciens du complot ont appris à exploiter, à leur profit, les progrès réalisés par les GAFA. À commencer par l’architecture des choix proposés par le web. Il suffit de taper les mots-clés « vaccin » + « danger » et vous serez surpris que les premiers résultats proposés par le moteur de recherche sont loin d’être recommandables. Sachant que 90% des internautes ne dépassent pas les résultats donnés par la première page, je vous laisse imaginer la suite. En 2000, 9% des concitoyens français étaient méfiants vis à vis des vaccins. Aujourd’hui, selon un sondage de l’IFOP publié dimanche, 55% des Français approuvent l’idée que le ministre de la santé est de connivence avec l’industrie pharmaceutique pour soustraire, au grand public, la réalité sur leur nocivité. Les peurs collectives sont ainsi nourries par la diffusion massive sur Internet et relayées par le « like » automatique d’internautes agissant trop souvent comme des robots.

 

Que faire pour affronter la situation?

C’est le terme de responsabilité qui me vient à l’esprit car nous sommes tous responsables de cette situation.

À un niveau collectif tout d’abord, il est urgent pour les États de faire preuve d’autorité. Loin d’être liberticide, la proposition de loi d’Emmanuel Macron est une première piste mais probablement insuffisante. En effet, mon hypothèse étant que c’est l’économie de l’attention qui favorise la diffusion et le partage des Fake News, il faut parler économie. Et l’économie du web, ce sont les GAFA. Pour rétablir une forme d’équilibre, ils se doivent de réfléchir (les GAFA) à améliorer l’architecture des choix proposés à l’internaute. Personne d’autre n’a la « main » sur cette organisation de la toile, excepté eux. Les États doivent entrer en négociation avec ces géants du web pour réguler le marché de l’information. D’ailleurs, lors de son récent passage à Paris, Barak Obama a souligné l’inquiétude démocratique à avoir sur ce sujet en rappelant que les algorithmes de Facebook ne vous proposent que des informations qui vous conviennent et qui leur génère du chiffre. Il serait également opportun de demander aux GAFA de reverser une partie de leurs dividendes au journalisme d’investigation. Leurs récents efforts visant à dénoncer les fausses informations en ligne s’avèrent produire les résultats inverses. Dénoncer une information ou sa source ne ferait que les renforcer dans notre esprit. Avec 8 français sur 10 qui adhèrent au moins à l’une des grandes théories du complot, il est plus que nécessaire déguiser leur esprit critique en proposant des enquêtes d’investigation impartiales.

À un niveau individuel, ceux qui se taisent, c’est à dire la majorité, devraient s’exprimer davantage pour contrer les propagateurs de crédulité. Pour cela, il faut que nous soyons suffisamment éclairés et critiques. Une posture qui nous aidera très certainement à mieux nous orienter dans le marché de l’information. Je pense sur ce point que l’éducation nationale doit aider nos enfants en l’acculturant à l’architecture du web et aux notions de biais cognitifs tels que le biais de confirmation ou de représentativité qui peuvent fausser notre jugement et notre perception de la réalité. Dans le même sens, renforcer la lutte contre l’analphabétisme fonctionnel permettra aux internautes de mieux comprendre ce qu’il partage pour peu qu’il se donne le temps de le lire ou de la réflexion. En effet, la moitié des français de 15 à 65 ans est concerné par cet analphabétisme qui révèle une incapacité à comprendre convenablement un texte.

Enfin, l’action la plus simple dans l’immédiat, mais probablement la plus salutaire dans les décennies à venir, serait de développer sa capacité d’étonnement. Vivre l’expérience. Un pied qui foule une pelouse, une eau trop froide qui éveille les sens, une odeur qui rappelle soudainement des souvenirs… le corps humain à encore bien des choses à nous révéler. On parle d’intelligence artificielle sans avoir à peine perçu le potentiel de notre intelligence. Avoir confiance en nos sens et en nous-mêmes permettra certainement d’être plus imperméables au détournement des consciences et de la réalité.

 

 


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