À propos du Congrès de la paix systémique de Christopher H. Cordey
Ce récit d’anticipation immédiate, situé en 2026, dépeint un congrès secret niché dans le massif du Gothard où des experts tentent de codifier une paix systémique par la norme et l’infrastructure. À travers le regard de Jean-Paul De Cuarnens, un diplomate issu du monde rural, l’auteur explore la tension entre une administration obsédée par le contrôleet la réalité insaisissable des émotions humaines. L’œuvre se distingue par une créativité langagière foisonnante, utilisant des jeux sémantiques pour illustrer un monde où les indicateurs techniques remplacent la vérité. Cette satire géopolitique souligne l’absurdité de vouloir certifier par des protocoles des concepts organiques tels que la confiance ou l’authenticité. En fin de compte, le texte agit comme une fable philosophique sur l’impuissance de la bureaucratie face à l’imprévisibilité radicale du présent.

Recension
Ce roman d’anticipation se déroule en mai 2026. C’est-à-dire hier. C’est-à-dire maintenant. C’est-à-dire dans ce petit interstice où le lecteur, refermant le livre, peut lever les yeux et vérifier qu’on ne peut rien vérifier du tout, puisque le congrès en question était secret et que le fort du Gothard n’a jamais rendu de comptes à personne.
Mais, en préambule , il faut rendre compte de l’étonnante créativité langagière de Christopher H. Cordey . Il se joue des rhétoriques traditionnelles, il bouscule les métaphores, il réinvente en permanence le langage, les concordances, les associations d’idées. Il crée ainsi un nouveau protocole incroyablement ludique, impertinent et parfaitement pertinent pour une œuvre prospective. Elle annonce d’une façon vertigineuse qu’une prospective des temps qui viennent doit passer par un métabolisme du langage. Et c’est très excitant. Je vais y revenir.
Commençons par le dispositif. Un fort alpin. Un congrès clandestin. Diplomates, militaires, juristes, ingénieurs, anthropologues, ONG, spécialistes de l’information. Le personnel complet de la modernité tardive, convoqué pour inventer une doctrine : la paix systémique. Non pas la paix des traités, encore moins celle des colombes, mais une stabilité fabriquée par des infrastructures, des normes, des dépendances et des mécanismes de preuve. Une paix d’ingénieurs. Cet horizon de leurs attentes est admirablement traduit dans les choix lexico- narratifs et joyeusement disruptifs de Cordey.
La guerre, dans ce monde-là, ne se déclare plus. Elle s’infiltre par l’incertitude, la réputation, la synchronisation du réel. Officiellement les congressistes rédigent une doctrine. Officieusement ils se disputent le contrôle de ce que Cordey appelle magnifiquement les seuils invisibles : le temps qui disjoncte, l’authenticité qui se dissimule, la cohésion organisée en chapitres, la confiance qui glisse, insaisissable , la continuité disruptée, détournée.
Mais ne vous méprenez pas sur cette énumération. La tentation d’une lecture surréalisante serait un leurre. L’arc narratif est parfaitement organisé à partir d’un carambolage sémantique permanent, toujours surprenant, et convaincant. Cordey tient son lecteur par surprise. A chaque page une figure de style inattendue – avec un faible pour le zeugme et la prosopopée. L’humour est toujours là, parfois sarcastique, parfois tendre. Le lecteur se laisse embarquer. On va le laisser y aller. Une recension comme celle-ci ne doit pas être un dévoilement. S’agit pas de spoiler le plaisir. Il faut juste alerter : ces téléscopages lexicaux sont au cœur de la démarche. Le récit de Cordey bascule dans un futur radical par touches subtiles:
Tout devenait « normatif », c’est-à-dire plus réel que le réel :
un paragraphe pouvait faire plier une chaine logistique,
un indicateur pouvait déplacer une frontière morale,
un label pouvait tuer une institution plus sûrement qu’un missile. (P.22)
Il faut insister sur ce qui est une des trouvailles du livre : elle est d’ordre formel. La forme déplie le fond.
La montagne s’ouvrait par endroits
comme une infrastructure, pas comme une nature (P.30)
Il n’y avait rien de plus convaincant qu’une flèche (P.76)
Je compris alors l’élégance terrible de la paix systémique : elle transforme le réel en hypothèse, et l’hypothèse en procédure. (P.97)
… et plus bas
« et si la procédure devient la seule réalité ? »
L’homme hésita. J’ai vu, dans son hésitation, l’humiliation moderne : devoir déclarer sa vulnérabilité à une infrastructure » (P.103)
Je vous dis que la paix, aujourd’hui, dépend d’un camion, d’un code-barres, d’une autorisation d’export, d’un prestataire, d’un flux » (P. 107)
… la même main italienne que les jours précédents avait ajouté :
Se la verità costa, chi paga ?
Si la vérité coûte, qui paye ? (P.136)
Le narrateur est Jean-Paul De Cuarnens, fils d’un paysan suisse de Polier-Pittet, diplomate chevronné passé par Téhéran, Dhaka et Pyongyang, envoyé au congrès comme témoin. Puis un incident de synchronisation satellitaire – réel ou pas, on ne saura pas – rend la montagne dangereuse, des documents contradictoires envahissent les tables, et la question qui monte est celle-ci : comment gouverner quand on ne peut plus prouver ?
Satire géopolitique, thriller cognitif, fable helvétique. Cordey coche trois cases et n’en habite vraiment aucune. Le libraire aura peut-être du mal à le classer, la qualité de pensée, elle, a pris de l’avance.
On sait que la prospective sérieuse, officielle, institutionnelle, a ses protocoles. On produit des scénarios, on les date à quinze ou vingt-cinq ans, on les habille de variables et d’incertitudes critiques, et cette distance protège tout le monde : l’auteur, qui ne sera pas vérifiable ; le commanditaire, qui aura changé de poste ; le lecteur, qui pourra dire intéressant et retourner à ses affaires. L’horizon lointain est une politesse. C’est aussi une anesthésie.
Cordey refuse l’anesthésie. Il date sa fiction de mai 2026. Le geste est original, la fiction du présent immédiat est un genre inconfortable, coincé entre le roman d’actualité et le canular. Il est ici pertinent, on l’a dit, parce que le sujet l’exige. Et il est impertinent, on le répète, au sens noble et au sens familier : il ne se tient pas à sa place. Il refuse la juridiction de la prospective (trop près), celle du roman d’espionnage (trop conceptuel), celle de l’essai (trop incarné). Il se met en travers.
Or c’est exactement ce que fait le trickster. Cette créature multiforme ( renard, lièvre, chenapan, bandit de grand chemin, dieux mythologiques en rupture de ban…) incarne l’explosion permanente de la réalité, les feux d’artifice de la créativité humaine, rusée autant que chaotique. Le trickster ne conteste pas les frontières, il les traverse en sifflotant et laisse aux gardiens le soin de constater qu’elles ne tiennent plus. On ne dira jamais assez combien nous avons besoin de trickster. C’est un principe puissant, celui de l’imaginaire de la dispersion, de la contestation, de la diffusion, de l’explosion et sans doute … du grabuge. Il incarne une force centrifuge d’expansions réjouissantes, de vertiges inquiétants.
Cordey fait ça sans avoir l’air d’y toucher.
Vous vous souvenez des seuils invisibles. Cordey les présente comme des objets d’ingénierie, des couches d’infrastructure à normer et à certifier. Dans la réalité mythanalytique – la seule qui vaille dans une perspective prospectiviste ? – aucun de ces cinq seuils n’est un objet technique. Ce sont cinq affects. La confiance ne se prouve pas, elle se donne – et elle se donne toujours avant d’avoir de bonnes raisons, sinon ce serait un calcul. La cohésion n’est pas un indicateur, c’est un sentiment d’appartenance qui passe par le corps, le rite, la table partagée. La continuité n’est pas une norme, c’est le récit qu’un groupe se fait de sa propre durée. L’authenticité est ce que nous éprouvons quand nous n’avons plus besoin de vérifier. Et le temps – le temps n’est pas la synchronisation des horloges atomiques, c’est ce qui nous vieillit.
Le congrès du Gothard réunit donc des ingénieurs pour construire des protocoles autour de cinq choses que seuls le rite et le récit ont su produire depuis la nuit des temps jusqu’aux fins dernières de l’humanité. La panne satellitaire n’est que le prétexte narratif. La véritable catastrophe du livre est plus ancienne et beaucoup plus drôle : une administration essaie de certifier ce qui ne relève que du mythologique dans sa version la plus chimiquement pure.
D’où la fonction de De Cuarnens, et d’où le détail qui aurait pu passer pour du pittoresque : fils d’un paysan suisse de Polier-Pittet. On n’écrit pas ça par hasard dans un livre où tout le monde est juriste ou ingénieur. Cordey introduit dans son fort un homme qui a de la terre dans sa généalogie, qui a vu Téhéran, Dhaka et Pyongyang avec ses yeux et pas avec des tableaux de bord, et qui est là comme témoin – c’est-à-dire, précisément, sans pouvoir. Il ne décide rien. Il éprouve. Il est le seul dispositif de mesure émotionnelle dans une pièce remplie d’instruments et d’ingénieurs sémantiques. Un enracinement dynamique ? Un personnage de Ramuz – après tout on est en Suisse – rattrapé par l’accélération de l’histoire ?
Toute la tension du livre tient dans ce frottement : un corps sensible plongé dans une machine à produire des normes. Chaque fois qu’un affect surgit – la peur quand la montagne devient traître, l’humiliation, la fatigue, le doute , il est immédiatement saisi par la procédure, reformulé en point d’ordre du jour, converti en variable. C’est glaçant et c’est comique.
L’accroche du livre « et si l’ennemi était l’ambiguïté ? » n’est pas une question stratégique. C’est une question religieuse. L’ambiguïté n’est pas un adversaire, c’est une fonction : celle qui brouille les seuils, désynchronise les horloges, fait proliférer les doubles et les documents contradictoires. C’est le dieu des passages, des marchés, des voleurs et des messages. Hermès ? Le congrès du Gothard lui oppose la réponse apollinienne intégrale : normer, borner, certifier, prouver. Et tout mythologue sait comment finit cette histoire. On n’a jamais gagné contre le trickster en construisant une clôture plus haute. On ne peut que lui faire une place, et négocier.
La paix ne se décrète pas depuis un réduit. Le fort est le personnage le plus obtus du roman. Prosopopée, vous-dis-je ! Faire chuchoter ce fort secret.
Reste la dernière ligne de la quatrième de couverture.
Ayant apprivoisé ce vocabulaire d’infrastructure, de mécanisme et de norme, Cordey écrit que la paix se mesure, se maintient… et parfois se respire. Trois verbes, et le troisième dynamite les deux autres. Mesurer et maintenir sont des opérations d’administration. Respirer est un acte du corps, involontaire, rythmique, non certifiable, et il n’a jamais eu besoin d’un protocole pour se produire. C’est aussi, dans à peu près toutes les mythologies dont j’ai croisé la route, le nom que l’on donne à l’âme : le souffle. Il met le monde en mouvement, impalpable et vital, il est le Qi taoïste, le Ka du dieu Amon, le prana des Upanishads, le pneuma des Anciens Grecs. Par ce clin d’œil puissant Cordey inscrit son héros… et la prospective … dans une sacrée perspective !













