Les fragments mythanalytiques de Christian Gatard | Éditions du Comptoir Prospectiviste

Thomas Michaud 0
Les fragments mythanalytiques de Christian Gatard | Éditions du Comptoir Prospectiviste

Recension du livre  de Gatard Christian, Fragments et passages vers des temps héroïques, Le comptoir prospectiviste éditeur, 2026


Le nouveau livre de Christian Gatard est constitué d’une succession de « fragments », c’est-à-dire des textes de quelques pages préalablement publiés dans des revues comme INfluencia, Mutation Magazine/La Spirale.org, Futurheddo ou encore M@gm@, entre autres. Ces 14 textes sont révélateurs de l’évolution de la réflexion sur le monde contemporain d’un des penseurs les plus prolifiques du courant mythanalytique. Car Christian Gatard s’inscrit bel et bien dans cet exercice spirituel consistant à analyser le réel, la politique, la technologie, voire l’économie, par le prisme des mythes, actuels ou passés. Il fait preuve d’une culture mythologique impressionnante, citant aussi bien des croyances de la Grèce antique, que des mythes amérindiens ou chamaniques. L’auteur a manifestement acquis cette solide connaissance par des lectures et par de nombreux voyages, faisant de lui un ethnologue de la contemporanéité, s’appuyant sur une grille de lecture mythologique. 

Intéressons-nous à quelques fragments de ce livre, afin de rendre compte de l’intérêt de se pencher sur les croyances mythiques pour comprendre l’évolution chaotique de notre temps. En effet, les mythes constituent une structure spirituelle, intemporelle, des repères tangibles permettant d’expliciter et de donner un sens aux phénomènes sociaux les plus imprévus. 

Ainsi, Christian Gatard décrit la mythanalyse intégrale comme « une tentative d’émancipation par l’imaginaire » (p. 13). Le terme fut inspiré par Hervé Fisher, lui-même formé par le grand anthropologue français Gilbert Durand, auteur notamment du classique Les structures anthropologiques de l’imaginaire. Dans l’introduction du livre, Christian Gatard apporte une originalité à son approche de la mythanalyse. Il considère qu’elle doit permettre la création de nouveaux mythes, encourager les récits alternatifs et s’appuyer sur les contrecultures et les cosmologies alternatives. En effet, « elle constitue un acte de résistance et de création mythopoïétique, en assumant que changer les mythes, c’est changer le réel. » (p. 15)

Dans le fragment 001, il introduit le néologisme « diavertissement », c’est-à-dire un avertissement spectaculaire, nécessité pour être entendu. 

Dans le fragment 002, il s’intéresse au rôle du psychopompe (dieu, déesse, esprit ou animal sacré), dont le rôle est dans les mythes de guider les âmes des défunts dans l’au-delà. Il explique par exemple qu’ « un psychopompe du futur pourrait être une fusion entre technologie et spiritualité, symbolisant le passage des âmes à travers des dimensions numériques ou cosmiques. Ce guide des âmes dans un futur lointain pourrait utiliser des éléments cybernétiques et des interfaces holographiques pour communiquer avec les âmes et naviguer dans les paysages interstellaires ou virtuels. Son apparence pourrait mêler des traits humains et synthétiques, avec une lumière phosphorescente, des circuits intégrés à ses ailes et des portails vers des réalités alternatives ou des mondes après la mort, numériques ou énergétiques. » (p.25)… un de mes passages préférés du livre !

À l’inverse du psychopompe, le psychagogue est un « conducteur d’âmes, un guide pour les vivants.  

Le fragment 003 compare les fusées à des cathédrales contemporaines. Elles s’élèvent, percent le mystère du ciel et sont au fondement de mythologies, voire de religions. Il compare la rosace gothique et le hublot d’un vaisseau spatial, qui sont des fenêtres ouvertes sur le mystère. 

Le fragment 004 s’intéresse au culte du cargo, un mythe apparu au XIXe siècle. En Mélanésie et en Micronésie, les indigènes se sont rendu compte que les radio-opérateurs des missionnaires demandaient avec leurs appareils des produits qu’ils obtenaient du ciel, par parachutage. Ils en ont déduit que les colons s’adressaient de cette manière à des dieux qui leur obéissaient et se mirent à les imiter en sculptant des postes dans le bois ou en construisant de fausses pistes d’atterrissage. Cette histoire renvoie notamment à la phrase d’Arthur C. Clarke : « toute technologie suffisamment avancée ne se distingue pas de la magie ». 

Le fragment 005 est consacré au mythe de l’énergie dans la science-fiction. Ecrit en collaboration avec Olivier Parent, ce texte parcourt les romans et films de science-fiction, à la recherche d’exemples de moteurs et de sources d’énergie fictives. Les deux prospectivistes conçoivent cet imaginaire comme une source d’inspiration pour réfléchir aux technologies du futur. 

Outre l’énergie, Christian Gatard s’intéresse aussi à l’imaginaire, à la mythologie et la symbolique de l’eau. Il se rapproche, par cette mythanalyse de l’eau, de la psychanalyse des éléments de Gaston Bachelard. Ce dernier a notamment publié en 1942 L’Eau et les Rêves : Essai sur l’imagination de la matière, dans lequel il évoque une psychanalyse de la matière pour identifier les structures psychologiques récurrentes dans la littérature. Ainsi, le complexe de Caron, par exemple, établit un lien entre l’eau et le voyage final, celui de la mort. Bachelard explique que dans l’inconscient humain, la mort est souvent vécue comme un voyage sur l’eau, à l’image de la barque de Caron traversant le Styx. Ainsi, la mythanalyse de Christian Gatard est un exercice philosophique qui puise dans la culture littéraire et mythologique des références permettant d’illustrer le fonctionnement des structures inconscientes de l’esprit. 

Dans le fragment 007, il développe un de ses concepts fétiches, le fripon divin, « héros civilisateur et parfait chenapan [qui] incarne plus que tout autre les mutations d’aujourd’hui et sans doute de demain » (p. 73). Il s’agit d’une nouvelle version du mythe du trickster anglo-saxon. Jung a d’ailleurs analysé ce personnage à travers l’archétype de l’escroc. Je m’étais aussi intéressé à cette figure imaginaire pour analyser le mythe des hackers dans la science-fiction, particulièrement présents dans la science-fiction cyberpunk. Ces escrocs numériques utilisent leur génie pour détourner les technologies numériques à des fins d’enrichissement personnel ou autres. Il pourrait d’ailleurs être intéressant d’analyser la mythologie du hacking à la lumière du mythe du fripon divin. Le fragment 008 est consacré au pendant féminin du Fripon divin, la divine Fripone : « Tour à tour séductrice et trompeuse, elle n’hésite pas à défier les conventions, y compris celles du genre et de la sexualité, jouant sur les limites du socialement acceptable pour révéler les absurdités des normes humaines. ». Les figures du Fripon et de la Fripone divins sont effectivement des archétypes qui semblent servir de matrices imaginaires à de nombreuses personnes à l’ère du numérique et de la remise en question des identités de genre.

Un autre fragment analyse la science-fiction comme l’héritière des sciences occultes comme l’alchimie, l’astrologie, la magie et la théosophie Cette vision originale du sujet pourrait sembler hétérodoxe. En effet, la science-fiction semble se réclamer de la rationalité scientifique, alors que l’occultisme est plus proche du mysticisme. Pourtant la science-fiction a bel et bien modernisé de vieux mythes ésotériques en remplaçant la magie par la technologie. Certains mythes alchimiques, comme celui de la pierre philosophale ou du Mutus Liber, ont inspiré certains récits de science-fiction. Ainsi, la terraformation de Mars est une réactualisation du mythe de la pierre philosophale. Au lieu de transformer le plomb en or, on change une planète inerte en astre vivant. De même, le Mutus Liber (livre muet, sans aucun mot et seulement des images, publié en 1677 à La Rochelle) peut avoir été une source d’inspiration pour décrire des manuscrits extraterrestres difficiles à comprendre et pourtant détenteurs d’une vérité cachée. 

Le livre de Christian Gatard propose donc une lecture de nombreux mythes méconnus et pourtant contribuant à structurer la pensée contemporaine. Il participe de la sorte à alimenter avec des références souvent alternatives une réflexion plus académique, ethnologique. L’imaginaire est évoqué dans ce livre comme une force structurante de la réalité. L’auteur semble convaincu de la nécessité d’irriguer les esprits de fictions et de mythes pour leur permettre d’affronter le monde avec une plus grande rigueur intellectuelle, mais aussi une certaine forme de créativité et d’originalité. 

Le livre sera donc utile aux personnes qui souhaitent se familiariser avec des cas pratiques de mythanalyse. Le lecteur curieux y trouvera de nombreux concepts novateurs et alternatifs, offrant des perspectives souvent futuristes (notamment les exemples d’œuvres de science-fiction), mais aussi historiques, avec des références à de nombreux mythes ancestraux. L’essai offre des perspectives pour une mytho-prospective, c’est-à-dire une prospective par l’interprétation des structures mythologiques qui gouvernent la dynamique historique depuis des millénaires. Ainsi, si les sociétés humaines évoluent en suivant des mythes fondateurs à l’origine de leur stabilité, il est légitime de s’interroger sur les conséquences de l’émergence massive de nouveaux mythes à l’époque contemporaine. Les sociétés s’en trouveront-elles bouleversées et évolueront-elles vers des formes et organisations radicalement nouvelles ? Ou bien ces mythes ne sont-ils que la réactualisation de récits historiquement datés, pluriséculaires, voire plurimillénaires pour certains ? Les chercheurs néo-durandiens, à la recherche des structures imaginaires de la société, de l’économie et de la technologie, trouveront dans le livre de Christian Gatard une source d’inspiration ou d’initiation particulièrement appréciable.

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