Seuil du futur #05 | La Ruche | Luc Dellisse

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Seuil du futur #05 | La Ruche | Luc Dellisse

Notre dépendance à l’égard des techniques, des mœurs et des lois s’accroît avec le temps qui passe : d’abord parce que le monde se transforme, c’est-à-dire se durcit, s’unifie, se simplifie et se dessèche ; ensuite parce que nous nous dépouillons chaque année un peu plus de notre résistance animale aux morsures de la société. Pour le monde comme pour nous, c’est ce qui s’appelle vieillir.

Dans le cas des individus et plus encore, dans celui des peuples et des civilisations, la perte progressive du sentiment de jeunesse et des instincts de jouvence est d’ordinaire compensée, pour un temps, par les avantages de l’expérience et de la maîtrise de ses spécificités. Les vieilles cultures dominent la nature, domptent l’anarchie, évitent les conflits inutiles, font la paix avec leur voisin, maîtrisent les codes de l’ordre, du plaisir et de la transmission du savoir, parce l’expérience leur a apporté une longue vue sur les ressorts de l’âme humaine. Ainsi ils peuvent avoir toujours un coup d’avance, dans un jeu complexe où les classes, les peuples, les générations montantes en sont encore à tâtonner. Une certaine maîtrise faite de durée et de tradition leur conserve l’avantage, tant qu’ils n’y renoncent pas.

Il faut noter pourtant que si les outils en usage durant les dernières décennies sont bien sûr plus complexes que ceux en usage au moyen-âge ou même durant l’essor des machines à vapeur, en revanche, l’élimination progressive des différences culturelles, linguistiques et coutumières, et le caractère sommaire et presque rustiques des idéologies dominantes, vont dans le sens inverse. Cette simplification croissante ne s’obtient pas sans un important dispositif : brassage des populations, régression générale de l’éducation et de l’enseignement, réécriture et oubli des traditions et de l‘Histoire, monétarisation de toutes les activités humaines, remise en cause des différenciations sexuelles, mise au point d’un système de reproduction qui ne repose plus sur le couple et ni même sur la sexualité.

La liberté qui est affirmée partout est de moins en moins effective. Elle est même le mot qui sert le plus, dans nos démocraties, pour justifier l’effarante diminution de notre autonomie et de nos droits.  Cette tendance n’est pas nouvelle : il suffit d’examiner de près les spasmes de la Révolution française pour s’en persuader. Mais à présent, la capacité de dissoudre la personnalité individuelle dans le flux des images, des consignes et des codes est si formidable, et la volonté d’y parvenir si répandue et si constante, qu’il devient clair que les structures du pouvoir, en rabotant partout la liberté de conscience et les marges de manœuvres individuelles, ont en vue un modèle. Un modèle précis.

Ce modèle est la ruche, la termitière, l’organisation sociale perfectionnée, le communisme intégral.

Ceci est également vrai dans tous les pays du monde, qu’on les appelle démocratie, dictature, système libéral ou économie d’État.  Simplement les sociétés les plus avancées techniquement ont une longueur d’avance en matière d’indifférenciation et de nivellement.  La ruche naît en Europe pour finir en Afrique : tout le monde y viendra peu à peu.

La Vie des abeilles de Maurice Maeterlinck est un des romans de science-fiction les plus terrifiants que j’aie lus. Le modèle social qui s’y rencontre serait l’échec absolu de l’aventure humaine.

Les abeilles sont des animaux sympathiques, et le miel unedes splendeurs de la vie. Mais l’idée d’un être humain soumis au mode d’organisation d’une ruche est abominable. Il me semble qu’il faut être prêt à se battre pour ne pas connaître un pareil destin.

Il faut organiser son existence de façon à vivre de la manière la moins collective possible : je parle ici de ce collectivisme uniformément croissant d’un pouvoir global qui s’évertue à éliminer l’indépendance, l’autonomie et la liberté de l’esprit.

Les armes sont inégales, et la domination est à sens unique. Nous n’exerçons aucune pression sur le monde, nous ensubissons une au contraire, de façon croissante, et nos moyens de riposte n’existent pas vraiment. Mais savoir ce qui nous attend est une arme secrète, dont le ressort est dans l’esprit.

 

 

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