ARTEMIS ou « De l’élan industriel à la territorialisation de la Lune »

Olivier Parent 0
ARTEMIS ou « De l’élan industriel à la territorialisation de la Lune »
Deux ou trois choses que « ARTÉMIS », le roman d’Andy Weir, parlant de demain, nous dit sur aujourd’hui… 
 
« Dis-moi quelle SF t’intéresse,
je te dirai quel avenir tu te prépares.
Parole de prospectiviste ! »

Avec
www.sciencefictiologie.fr

Titre original : Artemis (Crown Publishing Group, 2017)
Auteur : Andy Weir
Editeur :  Bragelonne, 2018 
Pages : 332


 

Chronique d’analyse prospectiviste d’une œuvre de science-fiction (sciencefictiologie) conçue en collaboration avec Space’ibles, l’Observatoire Français de Prospective Spatiale, initiative du CNES.

 

 


 

Du comptoir industriel à la cité politique

Artémis est le deuxième roman d’Andy Weir à avoir été traduit en français en 2018. Il s’était fait connaître avec son premier roman, Seul sur Mars (The Martian), que la plupart d’entre nous avions découvert au travers de son adaptation sur grand écran par Steven Spielberg. Après le survivalisme de The Martian, le roman d’Andy Weir nous invite à découvrir Artemis, la première et unique ville à la surface de la Lune, en tout cas au moment où se déroule le roman. Cette cité sélène va être le théâtre d’une enquête menée par une jeune femme pleine de ressources : elle va mettre à jour une conspiration dont le but serait de changer les relations des forces en présence sur notre satellite.

L’intrigue en tant que telle ne fait que mettre en jeu des luttes de pouvoir. Rien de nouveau sous le soleil, que l’on se trouve à la surface de la Terre ou de la Lune… 

Si bien que tout l’intérêt du roman repose dans l’analyse du moment auquel se trouve cette première ville humaine outre-espace. On parle du moment où l’élan industriel cède la place à la territorialisation, ce moment où la population de ce nouveau territoire atteint une taille telle que cette diversité ne peut plus être gérée par les réglementations internes des entreprises actrices de la construction, ce moment où les appétits financiers des enthousiastes sont invités à laisser les législateurs publics faire leur œuvre…

L’Afrique, nouveau centre de gravité du « New Space » mondial

Comme notre monde à son agitateur de l’industrie de l’Espace, Elon Musk, celui d’Artémis a le sien en la personne de Fidelis Ngugi. C’est l’administratrice de la ville sélène, la première devrait-on préciser. Elle est surtout l’ancienne ministre des finances du Kenya. Dans le roman d’Andy Weir, il semblerait bien que l’agitation provoquée par l’administratrice se situe dans un réagencement du rôle des nations dans les activités spatiales : elle aura su faire de son pays une terre d’accueil pour les industriels de l’Espace en leur mettant à disposition le bon environnement réglementaire — industriel et fiscal. Comme il est dit dans le roman : « Le Kenya avait une ressource naturelle — et une seule — à offrir à l’industrie spatiale : l’équateur ». À cela, il faut ajouter une côte à l’est du pays longue de plus de 500 km ouverte sur l’océan Pacifique. Ainsi, partant du Kenya, les fusées profitent au maximum de la vitesse de rotation de la Terre. Elles bénéficient aussi d’une immense zone dégagée, le Pacifique, en cas de problème ou d’accident de vol. Les plus observateurs pourraient rétorquer que les Seychelles se trouvent l’est des côtes africaines… mais, en étant soit cynique à l’extrême soit d’un réalisme froid, que restera-t-il de ce petit État en 2080, année au cours de laquelle se déroule l’intrigue d’Artémis

Toujours dans le roman, les compétences politiques de l’ancienne ministre des finances du Kenya se doublent d’un coup de génie. Celui-ci tiendrait dans le fait — hypothétique mais néanmoins intéressant — qu’elle ait su faire d’une entreprise d’État aux multiples actionnaires, la Kenyan Space Corporation, le principal acteur de la colonisation lunaire. Il faut ici préciser que le Kenya fait partie des pays d’Afrique sub-saharienne identifiés comme ayant le plus fort potentiel de développement. À cette liste il faut ajouter le Nigeria, le Rwanda, le Ghana, le Zimbabwe, le Burkina Faso, le Niger, le Cameroun, la Tanzanie et l’Afrique du Sud. 

À bien y regarder, le thème du développement de l’Afrique au cours du XXIe siècle est finalement peu abordé dans les œuvres de science-fiction quand on ne prend en compte que le point de vue occidental. On peut néanmoins citer le film After Earth, avec Will Smith (2013), qui montre une civilisation humaine à venir — le film se déroule au moins 1000 ans après que l’humanité ait dû abandonner la Terre à cause des dérèglements climatiques — dont l’organisation et l’esthétique tire son inspiration des cultures africaines. 

Par contre, quand on se penche sur ce qui se déroule effectivement en Afrique et la mosaïque de pays qui la compose, la science-fiction, en tant qu’expression artistique, s’avère être en pleine explosion. Pour les générations montantes, elle apparaît comme une manière de se réapproprier leur destin, un moyen d’exorciser une histoire complexe, un espace de créativité où réinventer un avenir dans lequel se mêlent traditions et technologies. En tout cas, le thème du développement de l’Afrique est couramment évoqué dans les milieux de la prospective, un thème pris entre des constats d’élans de développement objectifs, une composante démographique qu’il faudra prendre en compte — l’Afrique est le continent au taux de croissance le plus élevé de la planète — et la réalité climatique qui, comme la démographie, pourrait s’avérer être un frein à ce développement africain. 

Ainsi, l’un des postulats du roman qui tend à indiquer que les perspectives offertent par l’industrie spatiale seront un des facteurs de développement de la Terre nous incite à tourner notre regard, sans trop d’angélisme, vers le continent où l’humanité est née voilà 7 millions d’années, en se séparant définitivement de ses cousins primates ; il pourrait bien être une des composantes de l’avenir de l’humanité. 

Une sociologie sous contrainte : gravité réduite et économie de rupture

En attendant de pouvoir vérifier ce postulat, revenons à la surface de la Lune. Là, l’auteur du roman, Andy Weir, met en œuvre tout son talent de narrateur pour décrire le fonctionnement de la ville d’Artémis. A la suite de l’héroïne, on circule parmi les cinq sphères à moitié enfouies dans le sol sélène ; elles composent la cité où ses habitants suivent des règles précises, plus ou moins explicites ; on glisse donc du côté de la culture. On apprend à se déplacer en fonction d’une granité 6 fois plus faible que sur la Terre ; en cela, le roman Artémis est novateur : il est un des rares à tenir compte de cette composante physique dans le développement de son intrigue. On comprend aussi le statut particulier d’Artémis quand on apprend que la ville lunaire, privée de monnaie — afin de lui rappeler qu’elle n’est pas une nation—, utilise néanmoins une unité de troc pour les transactions entre les personnes qui y vivent. Il s’agit du GPD — « gramme posé en douceur », c’est-à-dire le coût du transport d’un gramme de marchandise de la Terre vers Artémis, une forme de crédit de services acheté à la Kenyan Space Corporation

Mais, sur la Lune, comme sur Terre, rien n’est définitivement établi. Sur la Lune comme sur Terre, les règles économiques et les lois du marché et de la concurrence ont cours. Dans Artémis, cet environnement pas si clos que cela, le coupable facteur agitateur va être un produit industriel qui ne peut être obtenu que sur la Lune dont l’usage va changer bien des conditions de l’économie terrestre. Andy Weir s’entoure de conditions physiques qu’il présente comme objective et en déduit des conséquences radicales sur Terre. 

En son temps, un autre auteur de science-fiction avait utilisé ce procédé, mais avec moins de précaution, bien qu’en avertissant subtilement le spectateur du tour de passe-passe : James Cameron, dans Avatar, justifie les investissements colossaux de la colonisation d’une exoplanète par l’existence d’un minerai des plus extraordinaires qui soit et présent en grande quantité sur Pandora, une des lunes d’une des planètes en orbite autour d’un des soleils du système solaire d’Alpha Centauri : l’unobtainium, le plus puissant supraconducteur connu d’origine naturelle à température ambiante, un rêve pour nombre de chercheurs avec des applications de rupture sans fin. 

L’impensé du modèle « Muskien » : l’inévitable souveraineté

Andy Weir saura aussi offrir à l’avenir de l’humanité sa rupture, elle se nomme FOSA. Je ne « divulgâcherais » pas plus l’intrigue du roman. On peut juste préciser que l’innovation imaginée par Weir est plus réaliste et donc plus accessible que le postulat de James Cameron. Mais, les conséquences industrielles et stratégiques seront telles que cela entraînera un nécessaire changement de statut d’Artémis : de base lunaire propriété industrielle de la Kenyan Space Corporation, Artémis va devoir se préparer à devenir un vrai territoire public ; d’entrepreneurs payant un loyer à la Kenyan Space Corporation, les habitants d’Artémis doivent se préparer à devenir les citoyens d’une ville rattachée à une nation, le Kenya. A la fin du roman, Fidelis Ngugi, l’administratrice d’Artemis — l’ancienne ministre des finances du Kenya prévoit-elle d’être la future première maire d’Artémis ? — offre au lecteur un petit cours d’économie cynique que l’on pourrait résumer ainsi : commencer par un capitalisme débridé. Quand celui-ci en arrive à entraver le développement, introduire les lois et les taxes. Laisser se développer les biens publics et les droits sociaux. Lorsque les dépenses excèdent les recettes, laisser venir s’effondrer le système et laisser essaimer de nouveaux embryons d’économies qui débuteront donc par le capitalisme débridé et ainsi de suite. 

En considérant Artémis comme un projet industriel, on peut lui trouver des similarités avec les projets de colonisation martiennes d’Elon Musk où, là-bas, tout serait développé sous la houlette des seules entreprises que possède le milliardaire excentrique : les traversées Terre-Mars seront effectuées grâce aux vaisseaux de SpaceX, les transports martiens seront développés sous la marque Tesla, les moyens de communication seront assurés par les moyens d’un Starlink martien pour déployer sur place la galaxie de services prévus autour de X.com (réseau social, , moteur de recherche, IA générative, moyen de paiement…). La santé des martiens sera assurée grâce aux moyens de Neuralink… Tout cela pour ne citer que les entreprises les plus emblématiques de la galaxie « muskienne ». Reste à prévoir une entreprise de construction et une autre pour produire des aliments sur le sol de Mars… et le tour sera joué ! 

Cependant, il semblerait bien qu’Andy Weir pas plus qu’Elon Musk n’aient envisagé une étape tout aussi naturelle que celles décrites par la volubile Fidelis Ngugi : quand la valeur produite par un territoire lui assure son autonomie et les excédents deviennent commerce, il faut sérieusement envisager l’indépendance de ce même territoire… Il va falloir aller regarder du côté de la science-fiction pour voir comment ça se passe, n’en déplaise à nos deux visionnaires !

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