Carte blanche à Thomas Michaud : Le métavers, solution aux périls écologiques ? (Saison 1)

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Carte blanche à Thomas Michaud :  Le métavers, solution aux  périls écologiques ? (Saison 1)

Depuis quelques mois, les grands noms de l’industrie des TIC, à la tête desquels figure le patron de Facebook Mark Zuckerberg, annoncent vouloir réaliser le métavers. Cet Internet du futur reposant sur un réseau de réalité virtuelle immersive, fut imaginé en 1992 par l’auteur de science-fiction Neal Stephenson dans le roman Le Samouraï Virtuel. Il était envisagé de se connecter à un monde virtuel grâce à des lunettes, et de se déplacer dans un Boulevard à travers son avatar. À l’époque, cette vision était révolutionnaire, et paraissait difficilement réalisable, en raison du degré de développement encore très partiel des casques de réalité virtuelle, et de la puissance encore très insuffisante des ordinateurs et des réseaux de fibre optique. Toutefois, trente ans après, l’innovation a grandement progressé et les casques de réalité virtuelle sont commercialisés à grande échelle. Zuckerberg a acquis Oculus pour deux milliards de dollars en 2014 et souhaite rentabiliser son investissement en créant un réseau social immersif, dans lequel il sera possible de se connecter grâce à son casque, d’avoir la sensation de vivre une vie parallèle à sa vie réelle dans une simulation de la réalité. Potentiellement, les précurseurs du métavers envisagent une économie virtuelle qui pourrait égaler, voire dépasser dans les prochaines décennies l’économie réelle. Dans le métavers, on assistera à la migration d’un grand nombre d’activités, on pourra acquérir des biens numériques, des propriétés, travailler, se distraire, se cultiver. Il sera possible de côtoyer ses amis, de réaliser des réunions professionnelles, d’assister à des concerts, par l’intermédiaire de son avatar ressemblant de près ou de loin à son identité réelle. Les entrepreneurs du métavers envisagent de numériser le monde, d’en créer un double virtuel, où il sera possible de créer des objets, des prototypes, par exemple, qui seront ensuite introduits dans le réel. Pensons par exemple à une usine de voitures. Les prototypes seront construits virtuellement dans le métavers. Les ingénieurs séparés par des milliers de kilomètres cohabiteront dans une pièce virtuelle et mettront au point les véhicules de demain. Puis, le prototype sera matérialisé dans l’usine réelle avant d’être testé et éventuellement commercialisé.

Un projet utopique ou dystopique ?

Cette vision du métavers suscite déjà de nombreuses critiques de la part d’une frange technophobe de la population, qui y voit un nouveau moyen d’aliénation des masses par la technologie. Les opposants craignent une nouvelle addiction aux casques de réalité virtuelle et à l’immersion, qui pourrait couper les individus des relations sociales réelles, seules sources selon eux d’une satisfaction pleine et entière. Le métavers est-il dès lors une utopie à réaliser, un monde idéal dans lequel il serait possible de développer une identité numérique originale, sans limites, ou une dystopie à repousser, de contrôle et d’immobilisation des masses ? Le débat est nécessaire, d’autant que le roman fondateur est parfois conçu comme une dystopie. Il est alors inquiétant que les leaders du capitalisme mondial se mettent en tête de réaliser une telle vision. De même, le roman Ready Player One, d’Ernest Cline, adapté au cinéma par Steven Spielberg, montre les applications concrètes d’un métavers nommé OASIS dans cette œuvre de science-fiction particulièrement influente sur l’imaginaire du virtuel des années 2010. Wade, le héros, vit dans des conditions misérables, dans une sorte de casse auto, va à l’école dans l’OASIS, où il passe la plus grande partie de son existence. La Terre est polluée, et la réalité est soumise au chaos. Seul le métavers permet d’échapper à la dureté du réel. L’OASIS est une sorte d’utopie réalisée, en rupture avec un réel abandonné du plus grand nombre, la Terre semblant condamnée à la perdition.

Une parade aux problèmes environnementaux

Dès lors, la fuite dans les mondes virtuels doit-elle être considérée comme un abandon du réel, et des problèmes environnementaux qui gangrènent la planète ? Au contraire, n’est-il pas possible de considérer le métavers et les TIC comme un moyen de sortir de la fatalité du réchauffement climatique, de la pollution et d’une éventuelle fin du monde ?

Le métavers permet de limiter un grand nombre de déplacements et l’utilisation des véhicules polluants. Rappelons que la qualité de l’air des grandes agglomérations s’est considérablement améliorée pendant le confinement de 2020 lié à la pandémie de Covid-19, en raison du ralentissement important des émissions de CO2 par des véhicules. Transférer un grand nombre d’activités dans le métavers permettrait d’éviter de nombreux déplacements inutiles, en voiture, en train ou en avion. De la sorte, la pollution serait réduite, sans que cela impacte négativement les relations sociales. Pour cela, il faudra que le métavers offre une sensation de présence optimale, et que les interactions virtuelles procurent une satisfaction semblable à celle de la réalité.

Le capitalisme virtuel pourrait donc avoir des impacts bénéfiques sur l’environnement. Il ne s’agit pas d’une solution révolutionnaire, dans la mesure où il faudra bien d’autres décisions pour sauver la planète, comme le recours aux énergies renouvelables plutôt qu’au pétrole. Toutefois, elle pourrait contribuer à réguler l’augmentation exponentielle des transports dans le monde, particulièrement polluante. Le métavers est une des solutions trouvées par le capitalisme au problème du réchauffement climatique. Ce système productif a en effet la faculté de trouver des solutions innovantes à un grand nombre des problèmes qui pourraient menacer son existence. Ainsi, il est probable que des découvertes dans le domaine de la dépollution, et de la captation de carbone dans l’atmosphère, financées par les entreprises, apportent de nombreux progrès écologiques. Le capitalisme aura donc la capacité à générer un secteur entier de la dépollution, permettant de continuer à faire du profit et à créer de la croissance tout en réglant les externalités négatives du système productif. Les États devront probablement mettre tout en œuvre pour inciter les entreprises du secteur de la dépollution à se développer et à financer la R&D menant à des innovations. Pour cela, la mise en place d’une taxe mondiale sur les profits des entreprises pourrait être envisagée, dont le montant serait attribué aux projets les plus innovants dans le secteur de la dépollution. En 2020, Elon Musk a offert 100 millions de dollars à la personne ou à l’entreprise qui trouvera la meilleure technologie de séquestration géologique, permettant de capturer les émissions de dioxyde de carbone produites par l’industrie manufacturière, les véhicules, et la production alimentaire. Devant la pression de la population face au danger du réchauffement climatique, les acteurs du capitalisme s’organisent et pourraient bien trouver des solutions permettant d’éviter le recours à la décroissance ou à des perspectives pouvant limiter l’accroissement du confort et le développement humain. En effet, il ne faut pas oublier que le capitalisme a aussi des effets positifs sur la croissance et le développement de toute la population, et donc permet de réduire la pauvreté jusque dans les pays les moins avancés.

Vers l’économie virtuelle

Le métavers permettra aussi une extension du capitalisme dans les mondes virtuels. Une véritable civilisation devra être construite dans cette gigantesque simulation. Comme il a fallu créer des sites pour un grand nombre d’activités avec Internet, il faudra probablement créer des espaces simulés dans le métavers. Comme dans les MMORPG, il sera possible d’acheter et de revendre des objets virtuels, et une véritable économie verra le jour. Nous pourrons vivre dans une gigantesque simulation, avec moins de contraintes que dans le réel. Un pauvre de la réalité pourra développer un véritable empire virtuel, avec même l’espoir que la fortune accumulée dans le métavers lui procure des revenus dans le réel. Ainsi, certains joueurs de métavers ont déjà revendu des objets des milliers de dollars. Le processus n’en est qu’à son commencement et pourrait apporter des débouchés considérables au capitalisme dans les prochaines années. Ce dernier est en effet toujours en quête de nouveaux territoires à coloniser sur lesquels développer l’économie et prospérer. Avec le métavers, ces espaces semblent infinis. La planète virtuelle n’aura en effet aucune limite, et il sera possible d’y développer autant d’activités que souhaité à l’avenir. Dans le même temps, l’industrie polluante pourrait selon la vision de Jeff Bezos, être transférée dans l’espace, en orbite, sur la Lune ou Mars, le but étant de conserver le plus possible la pureté et la beauté des écosystèmes terrestres. La migration de l’économie dans le métavers est une donnée importante de la résolution des problèmes environnementaux. Il s’accompagnera forcément de quelques difficultés, mais il serait irresponsable de condamner ce projet trop rapidement au nom de critiques idéologiques et anticapitalistes. Si ce système a jusqu’alors apporté de l’aliénation, de l’exploitation humaine et de la pollution selon les critiques marxistes et écologiques, qui demandent son remplacement par d’autres systèmes productifs plus responsables, permettant un développement durable et une économie plus humaniste. Il est possible qu’il trouve les solutions à ces différents dysfonctionnements tout en assurant sa perpétuation. L’innovation est la clé du futur. Produite grâce à des investissements en R&D permis par le profit, elle est un élément fondamental de la survie du capitalisme et de l’espèce. Si les abus du capitalisme ont mené à un endommagement important de la planète, il est probable que ce système porte dans son ADN, et plus particulièrement dans son processus d’innovation, les réponses adaptées lui évitant de disparaitre. Pour que le métavers continue à se développer dans les prochaines décennies, il faudra que de plus en plus de personnes s’y connectent. Cela implique qu’un grand nombre d’utilisateurs aient le pouvoir d’achat pour s’équiper d’un casque de réalité virtuelle et d’un ordinateur suffisamment performant. Le capitalisme aura donc la responsabilité d’équiper une grande partie de la population mondiale avec de telles technologies. Le métavers ne résoudra bien évidemment pas tous les problèmes de développement humain de la planète, et la pauvreté de certaines catégories sociales. Toutefois, il donnera la possibilité au plus grand nombre de vivre virtuellement dans un monde onirique, une utopie virtuelle réalisée. S’il est difficile de rendre le monde parfait, le métavers pourrait bien ressembler à un jeu vidéo gigantesque, dans lequel il sera possible d’effectuer un grand nombre d’activités. Comme le suggère le roman Ready Player One, il faudra toutefois tout mettre en œuvre pour éviter qu’un tel univers tombe entre les mains de despotes ou de personnes malintentionnées et prolonge dans le virtuel les vices et problèmes du monde réel. Inégalités, exploitations, aliénations, et autres, devront être évités dans le métavers pour que ce monde demeure appréciable pour le plus grand nombre. Pour qu’il incarne le paradis sur Terre, sa régulation devra probablement être démocratique, et non être aux mains de quelques milliardaires. Le futur de l’économie virtuelle est donc un enjeu aussi bien sociétal qu’écologique que les décideurs et citoyens du monde entier doivent déjà intégrer afin de faire de cette vision du futur une véritable utopie réalisée. u TM

Références :

Cline Ernest, Player One, Paris, Michel Lafon, 2013

Michaud Thomas, Télécommunications et science-fiction, Paris, Marsisme.com, 2008

Michaud Thomas, La réalité virtuelle, de la science-fiction à l’innovation, Paris, L’Harmattan, 2018

Stephenson Neal, Le Samouraï Virtuel, Paris, LGF-Livre de poche, 2000.


Crédit image : Pixabay | Enrique Meseguer & Ady Setiawan

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