Carte blanche à Jacques Arnould : Complainte d’un portique de sécurité à la retraite | Festival des Mondes Anticipés (saison 2) | 10/12/2072

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Carte blanche à Jacques Arnould : Complainte d’un portique de sécurité à la retraite | Festival des Mondes Anticipés (saison 2) | 10/12/2072

 

Cet article fait partie du magazine FuturHebdo #6 numéro spécial Saison 2 des Mondes Anticipés

 

 


À l’heure où les instances politiques internationales doivent décider des droits des entités dotées d’intelligence artificielle, le témoignage d’un portique de détection aéroportuaire à la retraite nous pose une question toute simple : et nous, les humains, qui sommes-nous devenus ?

« Durant près d’une décennie, j’ai œuvré dans l’un des terminaux de l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle. J’étais l’un de ces portiques sous lequel tout passager doit passer avant de pouvoir embarquer. J’en ai vu passer des millions : une belle tranche d’humanité dont je n’ai malheureusement pas gardé le moindre portrait. Vous me direz, comme personne n’a jamais semblé apprécier ces opérations de contrôle, j’aurais eu une galerie de visages rarement souriants, plutôt grognons ou même franchement énervés. Pas de quoi agrémenter ma retraite.

Car, vous vous en doutez bien, nous aussi partons à la retraite. Entre un progrès technique qui avance à la vitesse de la loi de Moore, une obsolescence désormais programmée et, surtout, un renforcement incessant des consignes de sécurité, mes dix ans de carrière constituent de fait un véritable record, dans l’univers de la sécurité. Peut-être est-ce pour cette raison que je n’ai pas fini dans un centre de recyclage, mais dans un musée ! Eh oui, lorsque les conservateurs du musée de l’air et de l’espace du Bourget ont conçu leur nouvelle exposition permanente consacrée à l’histoire des voyages aériens et qu’ils se sont adressés à l’aéroport de Roissy pour y intégrer des pièces authentiques, mes chefs ont tout de suite pensé à moi : dans le milieu de la sécurité, j’étais déjà devenu une légende et me faire entrer au musée leur a paru comme une évidence. Ce n’est pas moi qui oserai m’en plaindre !

Ne croyez pas que j’ai pour autant pris la grosse tête : je n’en ai pas les capacités techniques et suis simplement capable de détecter la moindre quantité de métal. Rien à voir avec ces machines qui sont pourvues d’une intelligence et qui, si j’ai bien entendu une conversation entre deux conservateurs du musée, devraient, en décembre prochain, jouir de véritables droits : à l’occasion du centenaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, les Nations unies promulgueront une Déclaration universelle des droits de l’IA. Pour être franc, je trouve cette initiative intéressante… surtout pour mes collègues artificiellement intelligents. Mais, permettez-moi de le faire remarquer, cette décision onusienne ne fait que préparer de nouveaux débats : je suis prêt à parier que, très prochainement, des humains proposeront d’étendre ces droits à des machines moins intelligentes, tout comme ils se sont posés, depuis plus de cinquante ans, la question du droit des animaux. Je ne sais pas ce que vos lecteurs en pensent…

En réalité, je voulais profiter des colonnes de votre journal pour vous partager mes questions, mes réflexions à propos non pas des machines, mais des humains.

Oui, j’en ai examiné des millions : de tous les âges, de toutes les tailles, de tous les sexes, de toutes les cultures. Un incroyable panel, comme disaient ceux d’entre eux qu’une longue file d’attente n’empêchait pas de poursuivre un échange savant sur la manière de conduire une enquête sociologique. Mais, en réalité, si ces caractéristiques ne m’échappaient pas, je vous le répète, je n’étais intéressé que par le métal !

Évidemment, je n’ai pas besoin de vous décrire le spectacle que m’ont offert ces passagers au moment de se présenter devant moi : après avoir déballé la moitié de leur valise pour en extraire des ordinateurs, des bouteilles trop grosses ou des ours en cristal (je ne sais pas pourquoi je pense à ce truc sans intérêt), ils vidaient leurs poches d’une quantité incroyable de pièces, de clés, de téléphones et, pour les plus tête-en-l’air, de ciseaux, de couteaux et d’autres trucs totalement prohibés à bord d’un avion. Autant de métal que je n’avais pas à détecter.

Ce qui m’a frappé, et j’en arrive à mes pensées de portique aéroportuaire (et je vous assure qu’il faut être stoïque pour faire ce métier), c’est comment, d’année en année, les passagers ont porté de plus en plus de métal dans leurs propres corps. Je ne pense évidemment pas aux lunettes, aux montres, ni même à cette mode des piercings : nous, les portiques, sommes réglés pour faire sembler de ne pas les détecter ; sinon, les agents de sécurité auraient passé leurs journées à palper du passager. D’ailleurs, j’ai vu le nombre de lunettes diminuer, grâce aux opérations de chirurgie ophtalmique capables de rendre une vue d’aigle aux plus myopes d’entre eux, de même que le nombre de montres, sauf les copies de montres de luxe, seules capables de rivaliser pour la frime avec les téléphones portables high tech ! Non, je pense à toutes ces prothèses que les humains se font implantés dans leur propre corps.

Tout a commencé avec les vols charters à destination des Baléares ou des Canaries, ces voyages organisés pour retraités. Nous les portiques ne comprenions pas pourquoi les passagers nous « déclenchaient » alors qu’ils avaient passé cinq minutes à vider leur valise ; c’était tout simplement leurs prothèses, de hanche, de genou ou d’épaule. Une ou deux le plus souvent, parfois jusqu’à six. Ajoutez-y ceux qui déclaraient posséder un appareil cardiaque et devaient impérativement nous éviter. Bientôt, nous avons acquis le coup d’œil : quelques cheveux blancs, des gestes un peu lents présageaient immanquablement le déclenchement de notre signal sonore et, pour nos collègues humains, une palpation à la clé.

Ensuite, sont apparues les prothèses informatiques. Rien à voir avec la mécanique orthopédique. De la haute technologie implantée dans le crâne, dans le bras, dans l’abdomen pour permettre à son propriétaire d’être connecté en permanence avec le reste du monde ; comme s’il ne pouvait pas quitter son téléphone ou son ordinateur le temps d’une fouille ! Je ne suis qu’une machine, mais plus d’une fois j’ai pensé : « Ces humains deviennent fous ! Ils ont la chance de prendre la route du ciel, d’échapper à la grisaille terrestre, ce que je ne ferai jamais, et ils ne pensent qu’à connaître le résultat du tiercé ou les dernières aventures amoureuses d’une star de cinéma… »

Bon, je sais que je dis des banalités. Mais j’ai eu vraiment peur le jour où j’ai vu s’avancer devant un jeune homme amputé des deux avant-bras. J’ai commencé par avoir de la pitié pour lui : je l’ai pris dans mes propres bras mécaniques et électromagnétiques avec une délicatesse toute particulière. Lorsque j’ai repéré du métal, j’ai évidemment « sonné ». L’agent a interrogé le passager handicapé qui ne l’était pas vraiment : il voulait devenir un pianiste virtuose et s’était fait amputer des deux avant-bras pour les faire remplacer par deux avant-bras artificiels et intelligents à l’habileté incomparable. Ils étaient d’ailleurs dans la valise que son imprésario venait de déposer sur le tapis roulant. J’étais tellement atterré que je suis tombé en panne.

J’ai mis plusieurs heures à m’en remettre : un technicien a dû me débrancher pour me reconfigurer intégralement. J’avais complètement perdu mes repères, je déclenchais l’alerte pour un rien, je veux dire, en l’absence de tout métal, même à dose homéopathique : si Adam s’était présenté en tenue d’Ève, j’aurais déclenché l’alerte maximale ! J’avais perdu la tête ou, plus exactement, j’avais perdu les humains.

Une prothèse par-ci par-là, passe encore : au cours de ma carrière, la maintenance avait remplacé plusieurs de mes organes, usés ou endommagés ; sans cela, je n’aurais pas battu ce record de longévité et ne serai sans doute pas au musée. Pourquoi dès lors ne pas réparer les humains ? J’aurais dû m’inquiéter lorsque j’ai constaté que les individus qui se présentaient devant moi étaient reliés à un réseau virtuel, certes, mais bien réel. Au fil des années et du progrès des techniques, c’est le monde entier qui finissait par passer à travers le corps. Évidemment, moi, je m’en moquais, je ne ressentais rien. Mais eux, que devenaient-ils ? Je sais que les humains sont d’emblée plus intelligents que moi et capables de construire des outils qui étendent leur pouvoir bien au-delà des limites de leurs corps, de leurs organes. Je sais que, depuis les mêmes Adam et Ève, ils n’ont pas cessé de vouloir vivre, agir mais aussi imaginer citius, altius, fortius. Et il faut bien reconnaître qu’ils y réussissent plutôt bien : moi qui ne suis qu’un portique de sécurité, n’ai-je pas l’incroyable capacité de vous partager mes réflexions ? Alors, que dire des artificiels intelligences ? Et que dire de ces humains qui, à l’instar des dieux que leurs prédécesseurs adoraient, sont devenus omniprésents, omnipuissants, omniscients ?

Je me demande donc jusqu’où ira ce génie, je veux dire, ce savoir-faire des humains lorsqu’ils l’appliquent à leurs propres corps. Moi qui n’ai jamais eu d’autre horizon que celui d’un aéroport, je comprends qu’ils aient envie de tisser des liens avec les autres humains et avec le monde qui les entoure. Mais attention : j’ai entendu un jour un passager parler d’un penseur italien B.W. qui parlait de la magie comme d’un art de tisser des liens. Or, il y a une magie blanche et une magie noire : laquelle des deux les humains sont-ils en train de pratiquer lorsqu’ils bricolent, manipulent, modifient tellement leurs corps ? Ne courent-ils pas le risque de perdre leur nature humaine au profit d’une nature robotique, informatique ? À partir de quel pourcentage d’ajouts cybernétiques un cyborg n’est-il plus humain ? Enfin, et je frémis en le disant, les humains ne pourraient-ils pas perdre leur âme ?

Ô toi qui auras peut-être lu ces lignes jusqu’à leur terme, ne prends pas trop au sérieux les déambulations pseudo-philosophiques d’un portique. Rappelle-toi seulement, s’il te plaît, que, durant une décennie, j’ai représenté pour de nombreux voyageurs une porte entre deux mondes. Or, comme mon signal le signifiait très modestement, franchir un seuil n’est jamais anodin : c’est une forme, même affaiblie, de transgression entre un arrière et un devant, entre un avant et un après, parfois entre le mal et le bien… ou le bien et le mal. Et, plus souvent que les humains ne s’en rendent compte, il n’y a alors aucun retour possible. Parole de portique. »


Images : Pixabay

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