Acheter « Le Chant des Cigales » de Ghada Haddad aux Éditions Artliban
Ghada Haddad, née au Koweït en 1959, est une Franco-Libanaise dont le prénom, qui signifie ‘plante des dunes’ en arabe, évoque la résilience et la beauté dans les environnements les plus difficiles. Après des études de psychologie à la Sorbonne et de communication au Celsa Paris, elle a exercé en France et enseigné la psychosociologie de la communication et la publicité ainsi que la sémiologie à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et à l’ALBA
Lisez bien ce dont son prénom est le nom…Elle vient de publier à Beyrouth un livre qui en est le magnifique témoignage.
Quel objet littéraire étonnant, fourmillant, débordant! Comme l’annonce Ghada Haddad dès la page 3 : « ceci n’est pas un roman, ni un essai, ni un conte pour enfants, ni une biographie ou tout autre genre littéraire ; ce livre est tout à la fois, c’est l’histoire d’une vie, ma vie ». Cette autobiographie magnifiquement illustrée par ses propres aquarelles est un chant choral. Le cheminement de la lecture s’enrichit de la fraîcheur des images, de leur apparente naïveté alors qu’elles sont au regard du texte des vertiges… Vertiges de se pencher ainsi sur son passé, fascination d’un temps sublimé, d’une antique utopie. Et ce sont aussi des vestiges. Décombres sublimes de mythes fondateurs. Reliques précieuses qui éclairent le texte en lui promettant l’éternité. C’est bien à cela que servent les mythes.
Arrêtez-vous sur cette scène d’une grande puissance symbolique et prémonitoire : le brasier de BBQ : Branle-bas de combat, la femme hurlait et moi j’essayais de récupérer ce qui restait du cierge dans la chevelure en feu ! Des femmes essayaient d’éteindre le feu en l’aspergeant d’eau et mes cousins s’esclaffaient de rires face à ce spectacle à la fois comique et désolant. Page 33
L’horreur et le grotesque… et l’illustration qui déréalise cette scène pendant que la complainte du Roy Renaud annonce le tragique et la mort. La Fontaine, Gulliver, Davy Crockett, Lamartine sont dévorés par les loups entrés dans Beyrouth. Puis vient le temps de ce texte qui n’efface rien mais rebondit sur le tout ta vie.
Le mot amour apparait 52 fois.
De quoi cette déclaration d’amour est-elle le nom ?
C’est peut-être au cœur de ce livre…
Vertige de débordement ? Sentiment émotionnel océanique ? Une sorte de force centrifuge qui relie à l’élan vital qui transcende le tragique du monde ?
Et en même temps – et c’est cela l’effet de réel des illustrations et des anecdotes familiales les plus simples – une force centripète qui se concentre sur le réseau le plus intime de la famille nucléaire… qui s’incarne aujourd’hui enfin dans sa relation à son fils.
Des scènes exquises convoquent des moments fugitifs avec une élégance enfantine. Elles répondent à des récits de déchirements et de pleurs – trame à grosses mailles de toute une vie. Parfois c’est le pinceau qui, à rebours, convoque le drame quand, souvent, les mots, à leur tour, dessinent des bonheurs ineffables.
De quoi est faite cette injonction à parler de soi selon un arc narratif si large, si généreux, si colère aussi comme dirait l’enfant qu’elle fut, qu’elle ne cesse d’interpeller? Colère contre la bêtise cruelle de la bête humaine à qui la bride est lâchée ? A quoi sert-il de revenir sur son passé, à trouver les mots pour le dire ? Un sentiment d’amour de la vie dissolvant les frontières entre soi et le monde est distillé à chaque page, dans chaque image. Faut-il le contenir et le vivre en silence ? Ou le chevaucher et le partager par la grâce de ces enfants qui surplombent le récit – son fils ? elle-même ? toutes les petites silhouettes en couleur chahutant les souvenirs ?
Ce partage défie l’incroyable cruauté des hommes et de leurs jeux de guerre.
Ce livre est un chant sous les bombes, un rêve dans le vacarme. Peut-être s’agit-il de penser la vie d’avant pour panser la vie maintenant. Peut-être qu’exorciser le chaos avec les mots et les pinceaux, c’est faire tableau pour ne pas faire table rase. Explorer une enfance libanaise, les temps de guerre, les temps de paix, les fleurs et les bonheurs, les déchirures et les sutures n’est pas une mince affaire. Le Chant des Cigales est un palimpseste réécrit avec rage et tendresse sur la trame d’une existence qui se rappelle à l’autrice dans le chaos de la mémoire. Cette littérature de l’exil n’est pas que géographique – exil d’un Liban sous les bombes quand le retour est impossible et que les séjours y sont fugaces. L’exil est aussi temporel – l’éloignement définitif du pays de l’enfance. Et si c’est peut-être une enfance idéalisée, qu’importe. Les souvenirs aujourd’hui chéris compensent les douleurs d’antan. Les mots cicatrisent-ils ? Les pinceaux ont-ils un effet antalgique sur les souffrances ?
Et l’on se prend à penser au cours de la lecture que ce récit n’est peut-être qu’une périphrase tragi-comique et euphémisante ? N’y a-t-il pas derrière chaque mot et chaque image de vertigineuses douleurs cachées ? Des dommages collatéraux ignominieux que toute guerre dissémine ? Et des bonheurs sublimes qu’il nous reste à traquer ?
Pour en savoir plus
https://www.agendaculturel.com/articles/le-chant-des-cigales-de-ghada-haddad













